Le 22 mars peut être considéré comme le début des ” événements ” de 1968. Celui de 2008 n’est que la date retenue par les médiatiques de l’audiovisuel public pour le lancement commercial de leur prétendue commémoration.
Comme nous l’avons fait remarquer, il n’y a pas de documents télévisuels du 22 mars. La société du spectacle est sans archives. Au moins les commémorateurs auraient-ils pu expliquer en quoi le 22 mars constituait un début ; visiblement ils n’en ont pas la moindre idée.
La journée n’est certainement pas le premier signe annonciateur de Mai. Sans parler de l’année 66, fort remuée, elle avait été précédée de la parution du Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigeim, et de la Société du spectacle de Debord, fin 67, de l’agitation déclenchée, à Nanterre même, en janvier 68, par le groupe des Enragés, et de l’affaire Langlois qui débute en février, avec le rôle, notamment, des Cahiers du Cinéma.
Mais Nanterre a une grande importance pratique, comme début de l’enchaînement réel qui conduira à Mai, et, jusqu’à un certain point, comme préfiguration.
1/ Du strict point de vue événementiel, c’est bien la fermeture de l’Université de Nanterre (début mai) qui entraînera le mouvement de la Sorbonne, les activistes de la première université, dont plusieurs ont été exclus, se déplaçant vers la deuxième. L’agitation de Nanterre a mené loin.
Le jour du 22 mars, à la suite de l’interpellation à Paris de six militants “anti-impérialistes”, dont Langlade, trotskyste de Nanterre, les gauchistes tiennent une assemblée dans la salle du Conseil de faculté. L’occupation partielle des locaux administratifs est décidée. Le Mouvement du 22 Mars se constitue sans les Enragés qui ont appelé sans succès à l’expulsion des staliniens.
Le 29 mars, le projet de tenir une nouvelle réunion anti-impérialiste entraîne la fermeture de la faculté pour deux jours par le doyen Grappin.
Le même jour, avec une certaine lucidité, l’Humanité commence à dénoncer le mouvement.
Le 1er avril, Gérard Bigorgne, membre du groupe des Enragés est exclu pour cinq ans de tous les établissements d’enseignement supérieur français.
Décision est prise ensuite de déférer le 6 mai devant le “Conseil de l’université de Paris” huit étudiants, cependant que Daniel Cohn Bendit est menacé d’expulsion.
Une nouvelle fermeture sine die de la faculté est décidée à partir du 2 mai.
Le 22 Mars et l’Unef appellent pour le 3 mai à un meeting dans la cour de la Sorbonne.
Cet enchaînement des circonstances et des initiatives ne devrait pas dépasser les talents d’un chronologue moyen, tel que l’état en disposait il n’y a pas si longtemps. Mais ces informations semblent devenues inacessibles.
2/ Les courants influents à Nanterre et le contenu de cette agitation sont caractéristiques de l’esprit de 68.
Il ne s’agit pas du gauchisme que les historiographes officiels, Hamon et Rotman, mettront en scène dans les années 80.
Depuis janvier, le groupe des Enragés intervient dans les cours et dans la faculté: critique de la vie quotidienne, de la misère sexuelle. Ils ont “trouvé leur accord théorique dans la plateforme de l’Internationale Situationniste” (“Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations“). Leurs tracts sous forme de bandes dessinées ont largement circulé. Dès janvier des heurts se sont produits avec la police.
Le mouvement constitué le 22 mars, animé par Dany Cohn-Bendit est éclectique, comprenant des libertaires, des trotskystes, des militants des Comités Vietnam de Base. On peut considérer comme Debord, que le mouvement du 22 mars résistait mal à l’entrisme des organisations néo-léninistes de tout poil, mais en aucun cas il n’était une telle organisation ni sa préparation. Une caractéristique du 22 Mars qui opposera la plupart de ses membres aux délégués des groupuscules est sa pratique de la démocratie directe.
La liste des étudiants expulsés de Nanterre, ou déférés devant le conseil de l’université de Paris, est parlante. Cheval, expulsé dès février, fait partie du groupe des Enragés et participera au dernier congrès de l’Internationale Situationniste; Bigorgne fait partie du même groupe. René Riesel qui a inventé l’appellation ” groupe des Enragés ” entrera au comité de rédaction d’Internationale Situationniste et participera au congrès. Duteuil et Cohn Bendit sont à la Liaison des Etudiants Anarchistes. Par la revue Noir et Rouge, ils connaissent les provos hollandais ; ils ont diffusé De la misère en milieu étudiant . Flesch et Ploix sont au Comités Vietnam de base. Bien que pro-chinois ils ne reprennent pas la rhétorique anti-étudiants de leur organisation (l’UJCML). Danielle Schulmann quitte la JCR pour les maoistes; ultérieurement elle s’établira en usine. Olivier Castro est un anarchiste inorganisé. Seul Pourny, membre de la FER (trotskyste) représente franchement l’entrisme gauchiste.
Il est plaisant de constater, à une époque où la vacuité et la vantardise des people sont partout, que les médiatiques s’ingénient à ne jamais donner aucune véritable précision sur le rôle des individus dans cette histoire. Une si surprenante discrétion a déjà servi deux fois : d’abord lorsqu’on tenta de démontrer, à partir de l’exemple grossier de quelques leaders gauchistes, que le libéralisme était la destinée historique de Mai 68, puis lorsqu’on inventa, de toutes pièces, une “pensée 68″ dont les principaux représentants, chose étonnante, n’avaient jamais aimé ces événements là.
3/ Et Nanterre est encore important sur un point: l’occupation.
Lorsque pour défendre Langlade et les autres militants arrêtés lors de la manifestation contre la guerre US au Vietnam, les nanterrois décident d’occuper une partie de la faculté, ils créent une forme politique hautement significative et promise à un bel avenir. L’occupation ne vient pas de nulle part ; on en trouve des sources dans l’histoire du mouvement ouvrier, et à l’époque, dans l’activité des provos d’Amsterdam.
C’est d’abord la démocratie directe qui s’y retrouve: multiplication de la prise de parole, bien au delà des assemblées plus facilement manipulables, face à face permanent des responsables, y compris les ” leaders “, et de la base, révélation des libertés et des potentiels individuels. L’occupation est une sorte d’anti-dote à la manipulation bureaucratique, tentée à l’époque par les communistes et les gauchistes.
Mais l’occupation permet aussi, jusqu’à un certain point, l’exercice d’un contre-pouvoir : expérience d’un lieu provisoirement libéré de son emprise autoritaire, activités expérimentales au service de la lutte, modélisation d’une autre manière de vivre et de travailler ensemble, base arrière stratégique, tout ce que voulait indexer l’équivoque mot d’ordre d’autogestion.
Et par un dernier trait, l’occupation est encore insupportable aux autorités et aux bureaucrates : elle persiste dans le souvenir, distillant une sorte de venin de liberté, comme une allure distinctive des personnes et des lieux. Cette occupation est une liberté: pour qui a l’œil formé à ce genre de choses, les lieux qui ont vécu de telles situations se laissent longtemps reconnaître.
Le destin de la première occupation de Nanterre devait être de se transporter à la Sorbonne, aux autres universités, puis, relayée par le mouvement ouvrier malgré la CGT, d’enchaîner sur Mai 68. Bien au delà, le mouvement des occupations conduira jusqu’à Lip.
On comprend que cet aspect là du 22 mars répugne à toute commémoration.








