” De quoi Sarkozy est-il le nom ? ” Le succès du livre d’Alain Badiou en dit plus long sur l’opinion publique que le livre lui même sur son sujet. A cette question ampoulée, la réponse tiendrait en une formule : le ” transcendantal pétainiste ” et cette formule ne tient pas.
Passons rapidement sur ce transcendantal: il faut bien perpétuer une certaine fascination chez ceux qui croient savoir que la dernière réincarnation de Pythagore donne son enseignement derrière la rue Mouffetard. Au nom de cette transcendance, une sorte de psychologie trans-historique propre aux français, Louis XVIII et Charles X deviennent des manifestations du pétainisme! Pourquoi délacer si vite ses cothurnes : Charles le Téméraire, l’évêque Cauchon, le cardinal Mazarin ne seraient-ils pas aussi un peu pétainistes sur les bords ?
Le seul intérêt du recours au pétainisme aurait été de rendre compte de l’articulation entre une idéologie passéiste, ultra-réactionnaire, et un état ” révolutionnaire “, autoritaire et technocratique. C’est cela le fascisme à la française, le régime de Vichy. A vrai dire, Sarkozy ne colle ni avec l’un, ni avec l’autre. Mais l’analyse des nouveaux régimes néo- conservateurs pose bien une question qui est celle de ce type d’articulation : par exemple, en Italie, entre Berlusconi, Fini et la Ligue du Nord, mais aussi dans l’Amérique de Bush, ou la Russie de Poutine. Les notions historiques fantaisistes de Badiou et ses conceptions pour le moins équivoques (1) lui interdisent même de sentir le sujet.
Ce fumeux pétainisme prend la place d’autre chose. Voici un régime qui pour la première fois tend à se constituer comme gouvernement ouvert du spectacle. Il n’est pas dit qu’il réussira car il n’est pas sûr que le politique ait encore la force pour un tel rôle. En revanche il apparaît clair que, pour Sarkozy, la forme nouvelle de servitude volontaire qui conviendrait à la population passe par ce type de simulacre. L’expérience est nouvelle ; non pas que les gouvernements précédents n’aient pas eux aussi opté, plus ou moins franchement, pour la société du spectacle, mais tous tenaient à leur rôle de figurants de l’état. Pour reprendre à Badiou cette excellente formule de Lacan, non seulement le pouvoir se tient, aujourd’hui, ostensiblement, au service des biens, mais il en a le goût, qu’il affiche et veut faire partager comme le résumé de la domination. Il s’ensuit nécessairement un nouveau type de tensions, la principale inconnue étant le degré d’intelligence spontanée du spectacle que la population s’est formé, en l’absence de toute opposition politique.
C’est en 68 que la société du spectacle a rencontré ses premières critiques. Le gauchisme, c’est à dire le marxisme léninisme sous ses différentes formes, a largement contribué à la relancer, en dévoyant le mouvement démocratique et en lassant ses meilleurs éléments. Il n’est pas très étonnant que Badiou, toujours nostalgique de ce dévoiement par le communisme (2), s’ingénie de nouveau, au moment où la critique du spectacle connaît un nouvel essor, à susciter un néo-gauchisme courant derrière la fiction d’un fumeux ” transcendantal pétainiste “.
(1) On trouve chez lui une combinaison curieuse de chauvinisme (la haine des solutions venues de l’extérieur, une histoire scandée par celle du super sujet historique que serait la France), de machisme (les allusions sur les ” prétentions génétiques ” et l’absence de courage de Sarkozy) et de vulgarité qui explique peut être sa familiarité avec le sujet.
(2) On sait que Badiou est resté fier partisan de la ” révolution culturelle ” en Chine. Ce n’est pas la Chine, c’est notre monde qui produit ces ridicules.

