avril 2008


Le 22 mars peut être considéré comme le début des ” événements ” de 1968. Celui de 2008 n’est que la date retenue par les médiatiques de l’audiovisuel public pour le lancement commercial de leur prétendue commémoration.

Comme nous l’avons fait remarquer, il n’y a pas de documents télévisuels du 22 mars. La société du spectacle est sans archives. Au moins les commémorateurs auraient-ils pu expliquer en quoi le 22 mars constituait un début ; visiblement ils n’en ont pas la moindre idée.

La journée n’est certainement pas le premier signe annonciateur de Mai. Sans parler de l’année 66, fort remuée, elle avait été précédée de la parution du Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigeim, et de la Société du spectacle de Debord, fin 67, de l’agitation déclenchée, à Nanterre même, en janvier 68, par le groupe des Enragés, et de l’affaire Langlois qui débute en février, avec le rôle, notamment, des Cahiers du Cinéma.

Mais Nanterre a une grande importance pratique, comme début de l’enchaînement réel qui conduira à Mai, et, jusqu’à un certain point, comme préfiguration.

1/ Du strict point de vue événementiel, c’est bien la fermeture de l’Université de Nanterre (début mai) qui entraînera le mouvement de la Sorbonne, les activistes de la première université, dont plusieurs ont été exclus, se déplaçant vers la deuxième. L’agitation de Nanterre a mené loin.

Le jour du 22 mars, à la suite de l’interpellation à Paris de six militants “anti-impérialistes”, dont Langlade, trotskyste de Nanterre, les gauchistes tiennent une assemblée dans la salle du Conseil de faculté. L’occupation partielle des locaux administratifs est décidée. Le Mouvement du 22 Mars se constitue sans les Enragés qui ont appelé sans succès à l’expulsion des staliniens.

Le 29 mars, le projet de tenir une nouvelle réunion anti-impérialiste entraîne la fermeture de la faculté pour deux jours par le doyen Grappin.

Le même jour, avec une certaine lucidité, l’Humanité commence à dénoncer le mouvement.

Le 1er avril, Gérard Bigorgne, membre du groupe des Enragés est exclu pour cinq ans de tous les établissements d’enseignement supérieur français.

Décision est prise ensuite de déférer le 6 mai devant le “Conseil de l’université de Paris” huit étudiants, cependant que Daniel Cohn Bendit est menacé d’expulsion.

Une nouvelle fermeture sine die de la faculté est décidée à partir du 2 mai.

Le 22 Mars et l’Unef appellent pour le 3 mai à un meeting dans la cour de la Sorbonne.

Cet enchaînement des circonstances et des initiatives ne devrait pas dépasser les talents d’un chronologue moyen, tel que l’état en disposait il n’y a pas si longtemps. Mais ces informations semblent devenues inacessibles.

2/ Les courants influents à Nanterre et le contenu de cette agitation sont caractéristiques de l’esprit de 68.

Il ne s’agit pas du gauchisme que les historiographes officiels, Hamon et Rotman, mettront en scène dans les années 80.

Depuis janvier, le groupe des Enragés intervient dans les cours et dans la faculté: critique de la vie quotidienne, de la misère sexuelle. Ils ont “trouvé leur accord théorique dans la plateforme de l’Internationale Situationniste” (“Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations“). Leurs tracts sous forme de bandes dessinées ont largement circulé. Dès janvier des heurts se sont produits avec la police.

Le mouvement constitué le 22 mars, animé par Dany Cohn-Bendit est éclectique, comprenant des libertaires, des trotskystes, des militants des Comités Vietnam de Base. On peut considérer comme Debord, que le mouvement du 22 mars résistait mal à l’entrisme des organisations néo-léninistes de tout poil, mais en aucun cas il n’était une telle organisation ni sa préparation. Une caractéristique du 22 Mars qui opposera la plupart de ses membres aux délégués des groupuscules est sa pratique de la démocratie directe.

La liste des étudiants expulsés de Nanterre, ou déférés devant le conseil de l’université de Paris, est parlante. Cheval, expulsé dès février, fait partie du groupe des Enragés et participera au dernier congrès de l’Internationale Situationniste; Bigorgne fait partie du même groupe. René Riesel qui a inventé l’appellation ” groupe des Enragés ” entrera au comité de rédaction d’Internationale Situationniste et participera au congrès. Duteuil et Cohn Bendit sont à la Liaison des Etudiants Anarchistes. Par la revue Noir et Rouge, ils connaissent les provos hollandais ; ils ont diffusé De la misère en milieu étudiant . Flesch et Ploix sont au Comités Vietnam de base. Bien que pro-chinois ils ne reprennent pas la rhétorique anti-étudiants de leur organisation (l’UJCML). Danielle Schulmann quitte la JCR pour les maoistes; ultérieurement elle s’établira en usine. Olivier Castro est un anarchiste inorganisé. Seul Pourny, membre de la FER (trotskyste) représente franchement l’entrisme gauchiste.

Il est plaisant de constater, à une époque où la vacuité et la vantardise des people sont partout, que les médiatiques s’ingénient à ne jamais donner aucune véritable précision sur le rôle des individus dans cette histoire. Une si surprenante discrétion a déjà servi deux fois : d’abord lorsqu’on tenta de démontrer, à partir de l’exemple grossier de quelques leaders gauchistes, que le libéralisme était la destinée historique de Mai 68, puis lorsqu’on inventa, de toutes pièces, une “pensée 68″ dont les principaux représentants, chose étonnante, n’avaient jamais aimé ces événements là.

3/ Et Nanterre est encore important sur un point: l’occupation.

Lorsque pour défendre Langlade et les autres militants arrêtés lors de la manifestation contre la guerre US au Vietnam, les nanterrois décident d’occuper une partie de la faculté, ils créent une forme politique hautement significative et promise à un bel avenir. L’occupation ne vient pas de nulle part ; on en trouve des sources dans l’histoire du mouvement ouvrier, et à l’époque, dans l’activité des provos d’Amsterdam.

C’est d’abord la démocratie directe qui s’y retrouve: multiplication de la prise de parole, bien au delà des assemblées plus facilement manipulables, face à face permanent des responsables, y compris les ” leaders “, et de la base, révélation des libertés et des potentiels individuels. L’occupation est une sorte d’anti-dote à la manipulation bureaucratique, tentée à l’époque par les communistes et les gauchistes.

Mais l’occupation permet aussi, jusqu’à un certain point, l’exercice d’un contre-pouvoir : expérience d’un lieu provisoirement libéré de son emprise autoritaire, activités expérimentales au service de la lutte, modélisation d’une autre manière de vivre et de travailler ensemble, base arrière stratégique, tout ce que voulait indexer l’équivoque mot d’ordre d’autogestion.

Et par un dernier trait, l’occupation est encore insupportable aux autorités et aux bureaucrates : elle persiste dans le souvenir, distillant une sorte de venin de liberté, comme une allure distinctive des personnes et des lieux. Cette occupation est une liberté: pour qui a l’œil formé à ce genre de choses, les lieux qui ont vécu de telles situations se laissent longtemps reconnaître.

Le destin de la première occupation de Nanterre devait être de se transporter à la Sorbonne, aux autres universités, puis, relayée par le mouvement ouvrier malgré la CGT, d’enchaîner sur Mai 68. Bien au delà, le mouvement des occupations conduira jusqu’à Lip.

On comprend que cet aspect là du 22 mars répugne à toute commémoration.     

Critique de la misère : les albums de Chris Ware sont un des réquisitoires les plus réussis contre le pseudo narcissisme et l’esprit de troupeau.

Voici un échantillon de ses textes, extrait de la série Acmé Novelty Library Book.

Des Choses qui en Imitent d’Autres
Un SUCCES JAMAIS DEMENTI. Une Blague Sans Pitié.
Ca y est, les gars, le voilà. Le dernier plan. C’est partout-ouvrez les yeux. Du plastique imitant le bois. Des bus imitant les tramways. Des adultes imitant les enfants. C’est le dernier cri ! Des blockhaus imitant des immeubles. Des films imitant la télé. Des trucs qui ont l’air bien construits. Top ! Des portes en carton qui ont l’air solide. Des fenêtres qui ont l’air d’avoir des vitres, et qui ne sont que des plaques de métal collées. Des ” maisons de ville ” imitant des appartements. Et il y a mieux. Des téléphones qui ” sonnent “. Des livres qui ” parlent “. Des gens à l’air heureux. Nouveau : des petites filles qui ont l’air de prostituées, des petits garçons qui ont l’air de tueurs.
N° 2413. Monde Moderne….50çents

En français:
Jimmy Corrigan, Ed Delcourt, 2002.
Quimby the Mouse, l’Association (2005)
Acme, Ed Delcourt (2007), d’où provient l’extrait.
En vente notamment à la librairie Un Regard Moderne, Paris.

Les médiatiques de l’audiovisuel public voudraient commémorer Mai 68.

Sans même se douter de la contradiction, ils prétendent à la fois se différencier radicalement de leurs prédécesseurs et en avoir hérité des archives d’un intérêt indépassable.

D’où l’improbable initiative de l’institut national de l’audiovisuel rassemblant sur un DVD et un site une série fallacieuse d’images intitulée ” Mai 68, la révolution en images “.

La bouffonnerie est apparue dès le 22 mars, ces fonctionnaires de la commémoration qui se piquent d’histoire ayant décidé de faire débuter ce jour là les ” événements “. Les différentes voix de la France en 2008, sous leurs espèces télévisuelle, ou radiophonique, ont donc sans vergogne présenté au public des documents d’une rare authenticité, accompagnés de très éclairants témoignages ou commentaires.

Il y a une histoire de piscine, une algarade avec un ministre, la résidence des étudiantes de Nanterre envahie par les étudiants, une banque américaine attaquée, Anglade emprisonné, une manifestation pour Anglade, à moins que ce soit pour la piscine, ou la liberté sexuelle, une manifestation contre la guerre du Vietnam, quelle idée, à moins que ce ne soit pour la piscine, (voir plus haut), Cohn Bendit dans toutes ces occurrences et dans quelques autres, et un mouvement qui portait très opportunément le nom de cette date : 22 mars 1968, bien que les événements évoqués dans les pseudo reportages regroupés pour fabriquer la fallace, s’étaient aussi bien déroulés en 1967, en janvier, février ou mai 68, à Nanterre, gare de Lyon, rue de Courcelles, ou sur les grands boulevards .

A vrai dire le spectateur était privé de la connaissance historique la plus élémentaire : s’était-il passé quelque chose le 22 mars 68, et ce quelque chose avait-il un quelconque rapport avec le mouvement ? ou bien la création du mouvement était elle la chose même, ses créateurs ayant décidé de l’appeler ainsi pour une raison demeurée obscure, ou simplement parce que c’était la date?

La réponse n’est pas dans les archives audiovisuelles. D’ailleurs il n’y a pas d’archives audiovisuelles.

Le 22 mars 1968, les médias de la société du spectacle n’ont rien su enregistrer de sa critique, et ils ne le savent pas plus en mars 2008.

Ils ne disposent donc de rien qui puisse s’apparenter même vaguement à une ” archive audiovisuelle “, comme on le vérifiera en écoutant l’impossible Elkabach, le 22 ou le 23 mars 68.

Petites gens du spectacle, vous n’avez pas mis la révolution en images.

Vous n’avez rien pu archiver que votre inexistence.

22 mars 1968, silence radio d’Elkabach

La photo en tête provient du site de la préfecture de police