LES MOTS SONT IMPORTANTS

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Le texte qu’on va lire est au début du film de Guy Debord, La Société du Spectacle, réalisé à partir de son livre.

Le texte du film est intéressant à plusieurs titres et d’abord parce qu’il donne la lecture que fait Debord de son livre en 1973. Il a retenu complètement certaines thèses, extrait des passages d’autres, écarté totalement les dernières. Les passages retenus représentent à peu près la moitié du texte initial. Un chapitre entier est écarté. L’unique ajout est le texte de la dédicace à Alice Becker-Ho en tête du film.

Le succès d’une certaine écriture dépend beaucoup de savoir bien faire son écart; le même art donne un grand avantage pour réussir au choix des lecteurs.

Cette lecture de Debord par Debord a été publiée dans les Œuvres Cinématographiques Complètes, en 1978.

Parenthèses

L’extrait comprend tout le passage du film qui correspond au premier chapitre du livre, ” la séparation achevée “. Et ce chapitre avait d’abord été publié sous ce titre dans le N° 11 d’ Internationale Situationniste, paru en octobre 1967, un mois avant le livre.

Nous avons indiqué dans le texte, en guise de concordance, la numérotation des thèses retenues, qui ne figure pas dans les Œuvres Cinématographiques, et l’indication des thèses ou passages écartés, comme des mires.

La séparation achevée est une lecture des commencements. Nous l’avons vérifié. On peut aussi recommencer, par exemple, en lisant le texte du film et celui du livre en concordance.

La Société du Spectacle

 Début du texte du film correspondant au premier chapitre du livre ” la séparation achevée


1 Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.
2 Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.
3 Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée.
4 Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.(5)
6 Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le cœur de l’irréalisme de la société réelle. Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. ( …)
7 La séparation fait elle-même partie de l’unité du monde, de la praxis sociale globale qui s’est scindée en réalité et en image. La pratique sociale, devant laquelle se pose le spectacle autonome, est aussi la totalité réelle qui contient le spectacle. Mais la scission dans cette totalité la mutile au point de faire apparaître le spectacle comme son but. (…) [8]

9 Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.

10 Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible. (…) (11)

12 Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que ” ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît “. L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence. (13) (14) (15)

16 Le spectacle se soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis. Il n’est rien que l’économie se développant pour elle-même. Il est le reflet fidèle de la production des choses, et l’objectivation infidèle des producteurs. (17)

18 Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. (…) (19) (20)

21 À mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil.

22 Le fait que la puissance pratique de la société moderne s’est détachée d’elle-même, et s’est édifié un empire indépendant dans le spectacle, ne peut s’expliquer que par cet autre fait que cette pratique puissante continuait à manquer de cohésion, et était demeurée en contradiction avec elle-même.

23 C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.

24 (…) La scission généralisée du spectacle est inséparable de l’État moderne, c’est-à-dire de la forme générale de la scission dans la société, produit de la division du travail social et organe de la domination de classe. (25) (26) (27) [28]

29 (…) Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé. (30)

31 Le travailleur ne se produit pas lui-même, il produit une puissance indépendante. Le succès de cette production, son abondance, revient vers le producteur comme abondance de la dépossession. Tout le temps et l’espace de son monde lui deviennent étrangers avec l’accumulation de ses produits aliénés. Le spectacle est la carte de ce nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire. Les forces mêmes qui nous ont échappé se montrent à nous dans toute leur puissance. (32)

33 L’homme séparé de son produit, de plus en plus puissamment produit lui-même tous les détails de son monde, et ainsi se trouve de plus en plus séparé de son monde. D’autant plus sa vie est maintenant son produit, d’autant plus il est séparé de sa vie.

34 Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image.

Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard, 1996

Guy Debord, Œuvres Cinématographiques complètes, Champ Libre, 1978 (ou dans Œuvres, Quarto, Gallimard)

Internationale Situationniste, 1958-1969, Fayard, 2004

“Tous les textes publiés dans “INTERNATIONALE SITUATIONNISTE” peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés même sans indication d’origine.”

 
 
 
 
 
 

 

 

 

Presque partout l’opposition politique au spectacle a disparu.

C’est maintenant le spectacle de l’opposition politique qui disparaît: la capacité à surmonter une position banale de minoritaire, l’art de se tenir dans une relation d’opposition, le goût même de s’opposer.

L’opposition politique gardait encore un peu de réalité et de logique; elle n’en gardait que le simulacre mais c’était encore trop; elle disparaît avec lui.

Nanni Moretti a critiqué le spectacle depuis Sogni di Oro, dans l’admirable Bianca, dans Journal Intime, et jusqu’au Caïman.

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Cette annonce ne pouvait laisser les opposants indifférents.

Dans une des alcôves du Centre de la Vieille Charité – lieu destiné à l’origine à abriter vagabonds et orphelins, et qui recueille aujourd’hui les poètes – se pressait un public hétéroclite et turbulent, caractéristique des milieux de l’underground informatique, au croisement des univers interlopes du réseau et d’une avant-garde artistique radicale.

De cette salle voûtée, qui en verra d’autres, montait une rumeur: un orateur s’était prononcé en faveur de la culture libre.

Extrait corrigé du journal Le Monde (article de O Zilbertin, 5 janvier 2008)

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NOTRE VIE SE PASSE DANS UNE SAGE

ÉTERNITÉ, TOUTE PEUPLÉE DE CERTITUDES

ORDINAIRES. TOUS LES TÉMOIGNAGES SONT

DÉCOURAGÉS. L’ATMOSPHERE FROIDE ET

BANALE DE NOTRE EXISTENCE EST CELLE

D’UN DECOR IMMUABLE. LA SITUATION, POUR

CETTE RAISON, EST FRANCHE.

L’ANCIEN DÉCOR, QUI, IRRÉSISTIBLEMENT,

SORT DES BIBLIOTHÈQUES ET DES MUSÉES,

EST DÉJÀ COMPLÈTEMENT DÉROULÉ ET LE

NOUVEAU, QU’ON FINIT DE MONTER,

S’ENROULE À L’AUTRE SANS SURPRISES.

NOUS SOMMES LAISSÉS ENTRE DEUX FILMS,

DEUX SÉRIES D’IMAGES DONT LES ÉLÉMENTS

SENTIMENTAUX COMPOSENT LE MÊME

RYTHME, ET UN SEMBLABLE DÉCOR. LE

PATRIMOINE CLASSIQUE S’ENRICHIT DE

TOUS LES SUCCÈS DE NOS FRÈRES ET DE NOS

FILS, QUI ONT DÉDIÉ LEUR PARESSE À DONNER

UNE MANIÈRE DE CONTENU À CETTE GAIE

PÉRIODE DE TEMPS QUI EST COMPRISE ENTRE

L’ANNÉE 19.. ET L’ANNÉE 19..

CE DÉBUT DE SIÈCLE LAISSE CEPENDANT

PRÉVOIR LA STABILITÉ DU MÊME TABLEAU.

LE MÊME DÉCOR SE PRÉSENTE SOUS LA MÊME

ABSENCE DE SIGNES.

 

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